NOTRE AVENIR EST ANGLOPHONE

 

Notre avenir est anglophone. Cela ne peut qu’être une évidence pour toute personne qui regarde de manière intéressée l’évolution de la production intellectuelle camerounaise de ces dernières années. Les raisons ne sont même pas liées au fait que de part leur langue d’expression, les auteurs camerounais d’expression anglaise ont sans doute tiré les meilleurs marrons du feu qu’était la colonisation, la langue de Shakespeare leur donnant d’emblée une plateforme globale, avec toutes les retombées que cela comporte pour ce qui est de la dissémination du savoir. Non, elles sont autres, et de mon point de vue, au nombre de cinq.

Premièrement, si l’activité intellectuelle est l’expression d’une respiration sociale, alors la question anglophone est le poumon de ce corps qu’est notre pays. C’est que le futur politique du Cameroun sera lié à la résolution de cette question. Depuis le sabordage de l’UPC avec les années de braise, c’est la question anglophone qui nous promet à tous un futur de liberté. Qu’elle s’exprime sous la forme associative, institutionnelle de l’opposition parlementaire, insurrectionnelle ou même sécessionniste comme c’est le cas avec les ‘southern Cameroonians’, elle demeure la seule vraie locomotive politique de notre histoire contemporaine. Il est clair pour quiconque observe la géopolitique du pouvoir au Cameroun que la longévité de la dictature chez nous n’est possible que parce que les deux dictateurs qui en cinquante ans se sont succédés à Yaoundé ont au minimal toujours été suffisamment intelligents pour ne jamais se quereller trop longtemps avec les nombreux pouvoirs, même militaires, qui se sont succédés au Nigeria. Nos potentats ont ainsi toujours arraché aux forces du changement le gite naturel que le gigantesque Nigeria aurait fourni à ces derniers. L’arrestation de Liman Oumate à Maiduguri – au Nigeria donc – en est la preuve ultime. Or, en contrepoint, la ceinture francophone de l’infamie que composent le Tchad, la RCA, le Congo et le Gabon ne peut servir qu’à étrangler notre futur, elle qui se compose de Nerons au pouvoir le plus long en Afrique.

Mais notre futur n’est pas seulement anglophone parce qu’avec le Nigeria, nous avons notre seul voisin qui ne reçoive pas ses ordres de Paris – paradigme qui seul nous donnerait d’emblée un avenir. Notre futur est anglophone parce que, deuxièmement, c’est la vivacité intellectuelle d’un peuple qui lui fabrique des lendemains qui chantent. Le futur s’invente, et la littérature en est le fourneau. Or les auteurs anglophones qui ont pris le Nigeria au sérieux, par exemple le trop tôt décédé Bate Besong, sont aussi ceux qui dans les productions nationales de notre intelligence, se sont montrés les plus récalcitrants, c’est-à-dire les plus impatients devant la longueur du status quo. Mais la flambée de littérature qui pousse autour du tombeau encore chaud de Bate Besong est immense, elle qui s’exprime dans les productions d’auteurs au talent de chef d’orchestre comme Francis Nyamjoh, dont les romans Souls Forgotten et Married but not available sont une revue de notre temps, du point de vue autant du sexe que de la violence ; comme Peter Vakunta qui allie le talent du conteur (Grassfield stories from Cameroon) à celui du poète (Majunga Tok : Poems in Pidgin English) et de l’essayiste (Cry My Beloved Africa).

Boudée trop longtemps par Yaoundé avec ses éditions Clé, il s’est entretemps fabriqué une génération d’écrivains anglophones qui s’en fiche pas mal, et a choisi Bamenda comme sa capitale littéraire. Voilà notre troisième raison d’espérer. Avons-nous ici une répétition de la dissidence des années 1990 qui partit de Bamenda aussi, comme on se souvient ? Qui sait ? Pourtant, ah, notre littérature nationale gagnerait à ne pas répéter les idioties sanglantes du politique, et notre pays à fêter les auteurs des éditions Langaa: Ntemfac Ofege, journaliste et écrivain (Mamondo, The Return of Omar, Children of Bethel Street, Hot Water for the Famous seven) ; Dibussi Tande (No Turning back : Poems of Freedom 1990-1990), Rosemary Ekosso (The House of Falling Women), Joyce Ashutantang, Tikum Mbah Azonga, Sammy Oke Akombi, Emmanuel Fru Doh, et tous les autres. Nous sommes loin ici des fascicules dactylographiés inspirés de la littérature du marché d’Onitsha, qui s’achètent encore aux poteaux du marché de Bamenda, du genre The Challenge of young girls de Kemonde Wangmonde ou Manka’a de Ngwa Neba, et dont les éditions Clé essayaient d’imiter le format en 1999 avec un Tales from the Grassland and the Forest de Ngoh Agnes Nzuh, rare texte en anglais publié par cette maison. Ici un partenariat (pas la coédition, s’il vous plait !) avec la Michigan State University Press permet aux œuvres des auteurs de pénétrer le marché américain, et donc avec lui, le marché mondial. Notons qu’elles le font sous le sigle de leur maison d’édition basée au quartier Mankon. L’instrument ici ? Internet ! Dites-moi donc qu’il ne s’agit pas d’une révolution littéraire.

Je l’ai déjà souligné : notre futur est anglophone. C’est qu’une intelligence novatrice se fabrique ses propres instruments de communication. Et voici ma quatrième raison. Ainsi la revue Palapala de Kangsen Wakai sert de relai à une génération d’écrivains installés tant aux États-Unis qu’en Australie, au Cameroun qu’à Londres, au Sénégal et au Nigeria, quand ce n’est pas des blogs comme celui de Dibussi Tande : Scribbles from the Den. Le festival littéraire EduArt de Buéa, organisé par Joyce Ashuntantang, et qui a couronné en 2008 Victor Musinga et Bate Besong, a trouvé en Chinua Achebe et Niyi Osundare ses patrons. C’est ici sans doute qu’il faut mentionner en parallèle, le travail abattu à partir de Cape Town en Afrique du Sud par Ntone Edjabe, DJ postmoderne, avec sa revue Chimurenga, la seule revue africaine a avoir été mentionnée, et cela de manière élogieuse, par le New York Times. C’est que Chimurenga est un espace qui inclut des expositions (comme une sur le sexe), des posters (le football), la participation aux évènements artistiques comme la Documenta en Allemagne, mais surtout, dernièrement, une librairie virtuelle de toutes les revues les plus influentes du monde africain. Comment ne pas fêter ce dynamisme anglophone ? Tout est logique : le parcourt extraordinaire de Ntone Edjabe l’aura bien sûr mené d’abord au Nigeria, jeté lui aussi au dehors de notre pays par le tumulte des années de braise.

La dernière raison de notre espoir, la cinquième, est que ce bouillonnement intellectuel aura rejoint le langage général de la critique, et surtout de cela que, en philosophie esthétique africaine, il est désormais lieu d’appeler l’école camerounaise de la critique. Et cela aura été possible surtout avec la publication de nombreux articles en anglais par Achille Mbembe, et surtout de son On the Postcolony, livre qui, s’il en est un, a redonné vigueur aux études postcoloniales composées chez nous depuis l’exigence de Bernard Fonlon, et surtout, livre qui prend comme metonyme le Cameroun. Mbembe, visiteur régulier des campus américains, où son influence est des plus grandes, est basé lui aussi, osons le dire, dans un espace d’expression anglaise, l’Afrique du sud. Devant telle floraison de talents camerounais en anglais, comment ne pas pousser un ouf ! de soulagement ? Car si le présent macabre de notre pays n’en finit pas de durer, au moins nous pouvons dire aujourd’hui que le Cameroun a un avenir, et que celui-ci est anglophone.

P. NGANANG.

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