LA TRANSITION AU CAMEROUN NE SE PASSERA MALHEUREUSEMENT PAS PAR LES ÉLECTIONS.

Comme très souvent dans ce genre de situation, tous ceux et toutes celles qui préconisaient une troisième voie ont échoué, et les forces de la radicalisation et de l’extrémisme se sont graduellement imposées. Petit à petit, les ingrédients d’une “sale guerre” se mettent en place – la sorte de guerre tout à fait à huis-clos, faite de ponctions, de rançons, de rackets, de rentes de divers ordres, bref d’une économie qui profite d’abord à tous les “porteurs d’armes”. “Guerre sale”, par ailleurs, dans la mesure où toutes les distinctions d’usage tendent à s’effacer, la population civile est prise en étau entre deux forces perverses, et paie par conséquent le prix le plus élevé d’une violence sans véritable projet politique.

 

Car, entre une impossible sécession d’une part et un jacobinisme prédateur de l’autre, il y a bel et bien d’autres alternatives.

 

Le modèle hypercentralisé et improductif des trente dernières années deviendra de plus en plus un facteur de conflits et attisera plus que par le passé les antagonismes ethniques d’ores et déjà en ébullition. Il est largement périmé et le plus vite l’on en sort, le plus de vies humaines on sauvegardera.

 

La sorte de décentralisation qui, il y a une vingtaine d’années, aurait représenté une avancée serait, dans les conditions actuelles, un pis-aller, une sorte de cautère sur jambe de bois. Il faut l’oublier.

 

Seule une régionalisation de très grande ampleur permettrait de poser les bases d’une renégociation pacifique de ce que nous aurions “en commun”. Le défi est en effet de redéfinir cet “en commun” d’une manière qui donne envie à toutes les parties d’en faire partie. Car, hier comme aujourd’hui et sans doute demain, on ne pourra guère gouverner longtemps les gens sans leur consentement. Ni les forcer à faire partie de quelque chose dont ils ne veulent pas faire partie.

 

En réalité, dans le contexte du réalisme cynique et hilare qui désormais constitue la culture politique dominante de ce pays et sous-tend les pratiques d’une prédation de type conviviale, tout – et je dis bien tout – est à reprendre.

 

Tout est à débloquer ! Il faut, le plus vite possible, passer à autre chose. Que les vieilles générations s’en aillent et laissent la place à d’autres. Que les jeunes et futures générations prennent directement en charge leur avenir, et si elles doivent elles aussi le détruire, qu’elles en portent historiquement la responsabilité.

 

Du passage des vieilles générations usées a de nouvelles autres dépendent en partie le futur de ce pays. Dans les conditions de verrouillage que l’on connaît, cela ne passera malheureusement pas par des élections. Ces dernières risquent en réalité d’envenimer la situation.

 

Mais cela ne passera pas non plus par un mouvement social de très grande ampleur ou par la violence révolutionnaire. Les forces sociales susceptibles de conduire un tel mouvement manquent à l’appel. Les pulsions tribales empoisonnent le puits et rendent impossible la constitution de vastes réseaux qui ne seraient pas fondés sur le racisme ethnique – et je pèse mes mots.

 

Il faut craindre que dans ces conditions, l’enkystement demeure la seule possibilité – l’enkystement et son corollaire, l’ensauvagement. Et la zone anglophone en est, pour le moment, le point d’illustration manifeste – Une violence et une contre-violence sans but politique crédible, la vengeance et la délation érigées en mode d’action politique, l’enfumage des villages et des habitations comme moyens de lutte contre les civils et les rebelles, la chasse aux populations qui n’ont plus de choix que l’exode au Nigeria.

 

Dans une large mesure, la ‘sale guerre’ en zone anglophone est en train de revêtir tous les aspects des guerres contre-insurrectionnelles du passé récent, mais remis à jour à l’ère des réseaux – ces sortes de guerres viscérales où le corps de l’ennemi est saccagé, amputé, sectionné et rendu aussi grotesque que méconnaissable, immondice géante au milieu d’un paysage livré au feu et à l’incendie et débarrassé de ses habitants chassés et en fuite. Guerre par l’incendie, la décapitation, l’éviscération et autres formes d’amputation du corps d’un ennemi presque métaphysique – voilà ce qu’en partie l’on entend par ‘ensauvagement.

A. Mbembe

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