LE CAMEROUN VA DROIT AU MUR

Il y a quelques jours, l’Ambassadeur des États-Unis a été reçu par le Président de la République, Son Excellence M. Paul Biya, au pouvoir depuis novembre 1982 et l’un des Chefs d’Etat les plus âgés de la planète.

En un mot, l’Ambassadeur a relayé auprès du Président de la République le sentiment du gouvernement américain selon lequel le moment était arrivé : les États-Unis ne verraient pas d’un bon œil sa pérennité au pouvoir. Le temps, a clairement fait savoir l’Ambassadeur, est venu de passer la main.

On imagine mal qu’il se soit exprimé en son nom propre. Et le fait, pour le Ministère camerounais des affaires étrangères de le sommer de s’expliquer relève, à maints égards, de la fuite en avant.

Il est vrai, des élections présidentielles se préparent. Tout ayant été verrouillé et au vu de la faiblesse de l’opposition et de sa fragmentation, le Président Paul Biya est assuré de l’emporter. Au demeurant, d’ores et déjà, tout est mis en branle pour qu’il en soit ainsi.

Victoire inutile, cependant, et pour plusieurs raisons. Le dévoiement des élections en contexte autoritaire fait que ce genre de consultations reflète rarement le consentement des gouvernés ou leur adhésion à l’individu déclaré vainqueur. Elles ne constituent pas non plus un plebiscite. La réelle désaffection des électeurs potentiels, le bourrage des urnes et autres obstacles consciemment inventés pour décourager le plus grand nombre ont fini par ôter a l’exercice toute teneur autre que celle d’un coup de force à peine masqué.

Plus grave encore, le pays n’a jamais autant été en conflit avec lui-meme. On connaissait Boko Haram et la politique de destruction aveugle pratiquee par ce groupe terroriste dans la partie nord du pays soumise à ses coups de boutoir. Pique-nique, en vérité, si l’on prend en compte la sale guerre en cours dans les régions anglophones – l’incendie de villages entiers, la fuite des civils dans les forêts, des dizaines de milliers d’exilés au Nigeria, la ponction des soldats, les multiples exactions, la violence prédatrice de l’armée et l’autre violence, lumpen et non moins sanguinaire des sécessionnistes, les enlèvements, décapitations, mutilations et autres formes d’evisceration. Des deux côtés, l’on assiste à l’apparition de petits seigneurs de la guerre, maîtres de trafics de toutes sortes, et qui se servent de la violence débridée pour amasser des profits.

Le tournant sanglant de ce conflit inutile, totalement auto-infligé – et qui aurait pu être évité – constitue un moment décisif de l’histoire postcoloniale de ce pays, et sans doute la plus grande menace au contrôle que le régime post-Ahidjo exerçait depuis 1982. Il est improbable que le recours à la force suffise à maintenir au sein de l’union ceux qui ne veulent plus en faire partie.

A ceci, il convient d’ajouter l’intensification des antagonismes ethniques. Il est toujours hasardeux de réfléchir en termes généraux, comme si les ethnies formaient effectivement des entités stables ou des blocs tangibles. Toujours est-il que plus que jamais auparavant, nombreux sont ceux qui s’identifient de plus en plus ouvertement en tant que Bamileke ou Beti, deux des pôles belliqueux désormais les plus marquants dans le débat public.

Pendant ce temps, la corruption, systémique, s’enkyste. La vandalisation du trésor public aussi. Dans un pays où les niveaux d’appauvrissement sont parmi les plus spectaculaires en Afrique, d’incroyables sommes d’argent sont détournées presque chaque semaine, au vu et au su de tout le monde. Chaque projet est un prétexte pour voler de l’argent public. On ne compte plus le nombre de scandales demeures impunis, ni celui des dépenses somptuaires au milieu d’une misère rampante. Le délabrement des infrastructures de base (bâtiments publics, routes et autres) et le dévoiement des institutions sont tels que presque plus rien n’échappe désormais au désordre. Plus de 36 ans de recul dans tous les domaines ont fini par conduire à une grave impasse. Beaucoup ne savent plus ou donner de la tête. “On va faire comment?”, ne cesse-t-on de répéter à qui veut l’entendre. La prédation s’effectuant à tous les niveaux de la société, chacun s’efforce de l’externaliser et de la faire financer par plus faible que lui. Une domination de type bureaucratique, faite de ponctions de toutes sortes, a abouti à la privatisation pure et simple de la puissance publique et à l’intensification des luttes pour l’accaparement. La plupart de ces luttes ont désormais pris des allures de règlements de compte ouvertement ethniques.

Dans ce contexte, les Américains pour une fois chercheraient-ils à anticiper? Si oui, le chemin est encore long et étroit. En effet, il ne s’agit pas seulement de signifier à un vieux satrape que la récréation est terminée. Encore faut-il préparer la suite. Et si l’on ne veut pas que tout s’achève comme en Centrafrique ou au Congo sous Mobutu, ou encore par des pogroms à géométrie variable (anglophones vs francophones, Bamileke vs Beti etc…), alors il faut le faire le plus rapidement possible.

Et d’abord en mettant sur pied une plate-forme au sein de laquelle les différents acteurs puissent renégocier la forme de l’Etat, puisque tel est le différend majeur.

On le sait, le différend concernant la forme de l’Etat porte en réalité sur la redistribution équitable des pouvoirs et des richesses et opportunités entre toutes les composantes de la nation. Seule une régionalisation radicale peut permettre d’y répondre.

Le chemin est également long parce qu’il n’existe pas de mouvement social véritablement national-iste. Au cours des 36 dernières années, le pays a effectué un grand bond en arrière en matière de développement du sentiment national. La plupart des acteurs politiques sont avant tout des entrepreneurs ethniques. Leur but n’est pas de transformer la nature du système, mais de le capturer et de le redéployer au service d’interets segmentaires.

Élections ou pas, la base sociale du régime au pouvoir continuera de s’effriter. Et plus elle s’effrite, plus le potentiel de conflits explosifs ira croissant. Peu importe le côté d’ou on regarde les choses, le Cameroun est en train d’aller droit au mur. Plus grave encore, l’actuel Président semble avoir perdu toute capacite ou volonté d’enrayer et la spirale du déclin, et l’engrenage sanglant. Les Américains en ont-ils conclu que son maintien au pouvoir constitue un facteur d’aggravation des risques et d’insécurité à l’échelle sous-régionale? La France, qui est une partie intégrante du “problème national camerounais”, a-t-elle une position claire sur cette question? Qu’en pensent les puissances régionales, à l’exemple du Nigeria?

Faute de pouvoir régler leurs différends entre eux, les Camerounais se verront imposer des solutions par d’autres. La rhétorique de la souveraineté nationale ne signifie pas grand chose à partir du moment où l’on se dessaisit de la capacité à mettre ses propres affaires en ordre. Chaque fois que ce pari est raté, d’autres commencent à s’interesser à ce qui se passe dans votre maison. L’on n’en a plus le contrôle exclusif.

Faute d’avoir su organiser sa propre sortie, celle-ci risque d’etre imposée au Président Paul Biya par plus puissant que lui.

Et faute d’avoir été à même de pousser Paul Biya à la porte de par sa force propre, le peuple camerounais risque de payer un prix élevé pour son indépendance et ce que certains appellent sa souveraineté.

La partie ne fait que commencer.

Achille Mbembe

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