Le débatologisme : une maladie bien camerounaise

Avez-vous remarqué ? Chaque chaîne de télé a désormais son rendez-vous pour décrypter l’actualité Peu importe le format, la plage horaire ou le titre de l’émission, toutes se résument à peu près à une table et un présentateur autour duquel gravitent quatre ou cinq débatteurs. Jadis cantonnées au dimanche, ces joutes font désormais partie du paysage audiovisuel quotidien. Ici et là, on ferraille à coups d’expressions ampoulées, de théories savantes, de postures sentencieuses. Au Cameroun, on aime les débats. On veut les débats. On veut surtout voir les gens croiser le fer, non pour apprendre ensemble, mais pour espérer que son champion soit auréolé de la couronne de vainqueur. Qu’importe si elle est en plastoc ou en paille, l’essentiel est ailleurs. Bref, c’est l’arène. La « tcham ». Le goût de ça. Un octogone sans règles ou presque.

C’est surtout l’époque du tchotchori et de la petite phrase qui fait mouche. Convaincre importe peu, il faut vaincre. Mais à la fin de cet exercice d’entre-soi, le pays est toujours englué dans une fange extrême. Mais un certain peuple en redemande. Telle une illusion sédative, il y voit l’occasion de se défouler par procuration donnée à un champion découvert sur le tas. Ici c’est l’exutoire. À chacun son champion et surtout, à chacun son vainqueur par anticipation. Le débatologisme c’est le néologisme tout désigné pour qualifier l’écueil dont s’accompagne cette appétence pour les débats.

Beaucoup de bruit, peu d’enseignements

Devant un tel contexte, on aurait pu se réjouir et y voir le signe manifeste de la démocratisation de la parole citoyenne. Nous en sommes loin. À y regarder de très près on se rend vite à l’évidence que c’est une démocratisation en trompe-l’œil. Le mot ne dit pas la réalité. Il la recouvre. La pluralité apparente masque en fait une absence de débat.

On aurait pu également hausser les épaules et n’y voir qu’un épiphénomène, une mode passagère vouée à faire son temps et à disparaître sans grande conséquence. Il n’en est rien. Car, une forme de superficialité prend le pas sur tout ce qui mérite une attention réflexive. En écoutant la plupart des panélistes spécialistes en titre ronflant, on s’interroge avec raison et s’inquiète non sans cause de la disparition de la parole hauturière et le prestige d’antan de quelques rendez-vous télévisés. La pensée à courte vue des esprits asservis et pressés de faire le buzz médiatique de la semaine – en cette époque où les likes et retweets tiennent lieu d’audimat, nous entraînent dans un vide sidéral et un abâtardissement intellectuel.

Dans ce dévalement de la pensée, les « journalistes télé » ont une part non négligeable. Inconscients de leurs responsabilités sociales ou refusant de les assumer, certains font preuve d’une médiocrité autosatisfaisante au service d’une bêtise forcenée dans l’analyse sociale. L’un d’eux est allé jusqu’à affirmer que : « le SIDA se transmet par la transpiration ». Analyses scabreuses, hululements, indignations douteuses, chauvinisme pseudo-patriotique, la gamme des douleurs infligées aux téléspectateurs est très large. Bon nombre d’entre eux pratiquent un psittacisme de mauvais aloi, répétant, mécaniquement des formules stéréotypées. « Chuter Monsieur », « À comportement de mouton, réponse de berger », « Vous mettez la charrue avant les bœufs », « Il n’est pire sourd que celui refuse d’entendre », « Comparaison n’est pas raison », « Soyez républicain », « c’est une vérité de lapalissade », « Prêtez-moi de l’argent, mais pas les mots », « Même en France il y a aussi la pauvreté et les inondations », « Les gens de la diaspora sont des sans-papiers, des antipatriotes en quête du statut de réfugié », « les occidentaux veulent déstabiliser notre pays », « ils ont agenda caché », « Ce sont les ennemis de la république », etc. Parmi la diversité animale, les perroquets ont sans doute leur préférence.

Plus grave encore, certaines salles de rédaction sont devenues de véritables marchés où journalisme rime avec corruption. Dans un environnement de grande précarité et de clochardisation entretenues par le régime, on fait de plus en plus face à une gombotisation du journalisme. C’est le temps du commentaire commandité qui veut pourtant se donner un semblant d’objectivité.

Pour nos justiciers de la petite semaine, tout n’est que « tchop ». Sans avoir peur de prostituer la pensée, ils la vendent au plus offrant. En fait, tout est occasion de rentabiliser grassement ses positions. Un jour, ils disent avec assurance que tel capitaine d’industrie n’a pas payer ses impôts et le jour d’après, ils affirment tout le contraire. Dans un grand écart stylistique, linguistique et éthique, ces marchants d’opinions devenus rentiers de la république ne se reconnaissent plus dans leurs écrits d’hier. Ils s’emploient à nier aujourd’hui ce qu’ils affirmaient avec assurance hier.

Les marchands, le bon client et l’esprit libre

Retenons enfin que dans cet univers médiatique, il y a trois catégories de débatteurs. La première catégorie est composée des incontournables des plateaux télé. Je les appelle les « marchants d’opinions ». Ceux-ci font partie des invités permanents. Ils appartiennent à des officines politiques ou économiques. Ensuite, il y a le « bon client ». C’est l’invité souvent loufoque et sans grande consistance, mais qui amuse la galerie et fait monter les côtes d’écoute. Enfin, il y a « l’esprit libre ». C’est celui qui loin de toute pédanterie, de tout griotisme politique et du kongossa se donne la peine d’analyser le bruit de fond des dynamiques sociétales. Ces critiques sont toujours intelligentes, éclairantes, constructives et roboratives. « L’écoulement du fleuve ne se comprenant qu’à partir de la source principielle », il n’y a d’actualité chez lui que dans la mesure où on est capable de remonter jusqu’à ce qui est inaugural. Il se pose en scrutateur rigoureux et incisif de la vie publique.

À moins de se laisser corrompre par l’argent des officines et les fadaises du premier groupe cité, cet esprit libre fait généralement un ou deux tours sur un plateau télé puis il s’en va. Les postures partisanes, corrompues et lénifiantes des marchands d’opinions dont il est difficile d’éviter et même parfois dangereux de transgresser, poussent cet esprit vers la porte. N’ayant pas l’odeur de la meute et le goût du buzz, il ne reçoit plus d’invitations. Il est même parfois considéré comme un pestiféré, un traître qu’il faut marginaliser et salir. « Il a les faux diplômes », « il vit en location », « c’est un aigri », etc.

Entendons bien. Ce qui précède ne doit pas être interprété comme si je déconseillais tout débat. Il n’en est rien. L’un des marqueurs d’une société en santé c’est sa capacité à abriter différentes confrontations sur les enjeux de société et d’en tirer le meilleur pour la société. Ce que je dénonce en revanche, c’est le mirage d’un débat libre et fécond. Au Cameroun, je le redis, il n’y a pas de débat au sens fort du terme. Le régime n’autorise de débat que ce qui maintient le statut quo. On ne permet un débat télé que dans les limites étroites du statu quo. Il y a de liberté d’expression débat public et d’action politique que dans la mesure où cela ne menace pas l’ordre établi. Autant dire qu’on est bien loin de la reconnaissance et du respect non négociable des libertés civiles et politiques.

Du reste, la fascination des Camerounais pour les débats est à l’heure actuelle inversement proportionnelle à leur capacité à agir pour se libérer du joug de la tyrannie. Le mot n’est pas galvaudé, c’est bien de ça qu’il s’agit. À travers le faux-semblant de débat contradictoire qu’il autorise et la liberté d’expression qu’il contrôle cauteleusement, le régime se donne les moyens par débatteurs interposés, de nuancer la réalité politique et sociale. Il y a très peu de débats qui éclairent sur ce qui vaut la peine d’être fait. Je suis en train de dire que la pluralité des débats n’est pas nécessairement un signe de santé démocratique. Bien au contraire. Tels les effets du banga, ces débats et l’appétence qu’elle suscite auprès des Camerounais anesthésient l’action. Quelle action ? Marcher. Aucune Bastille n’est imprenable devant un peuple qui se tient debout, fière de sa liberté. C’est aussi ça le sens actif, l’action patriotique à laquelle nous convie l’hymne national du Cameroun.

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